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Le phénomène « Greta » : contributions italiennes au débat nécessaire

Auteurs divers 24/07/2019
Le quasi-unanimisme médiatique qui a entouré le show de Greta Thunberg à l’Assemblée nationale française le 23 juillet n’a été troublé de manière très contrôlée que par les critiques émanant de la droite et de l’extrême-droite.

En Italie, le mouvement éphémère des « Fridays for Future » qui a suivi la rencontre entre Greta et le Pape en avril dernier, avait suscité un assez vif débat dans les gauches diverses et variées. Nous publions ci-dessous la traduction de trois contributions : du blogueur signant il simplicssimus, du blogueur Stefano Bonora -chercheur indépendant travaillant sur la complexité – et du philosophe triestin Andrea Zhok.-FG

Tradotto da Rosa Llorens
Il Simplicissimus
Timeo Gretas et dona ferentes*
Une des plus anciennes techniques de conquête est celle du cheval de Troie, qui consiste à réussir à s’infiltrer dans le camp ennemi et à s’en emparer de l’intérieur quand il s’avère impossible de l’emporter de l’extérieur. Le célèbre cheval d’Ulysse a pris, à travers le temps, mille formes ; aujourd’hui, il consiste surtout à désarticuler et contrôler l’ennemi en installant en son centre des personnages, mouvements, slogans, centres d’information qui, dans un premier temps, se présentent comme des alliés, des compagnons, des homologues, et, ensuite, travaillent à détruire toute résistance. Aujourd’hui, dans la société du spectacle et de la communication à ce point en temps réel qu’elle a perdu toute capacité de réflexion, il est très facile de mettre en œuvre des chevaux de Troie volants, à condition d’avoir les ressources suffisantes. C’est ainsi que naissent certaines aventures de couleur orange ou que se trouvent déformés et capturés des partis d’ancienne tradition, mais aussi que sont contenues les résistances à la pensée unique : quand il devient difficile voire impossible de s’opposer à elles, ne serait-ce qu’à cause de l’évidence du réel, on cherche à les contrôler, d’une façon ou d’une autre, de l’intérieur, à travers la mimésis.
Comme on sait, un des sujets les plus épineux pour le capitalisme et l’emballement de son hyperproduction, c’est l’environnement, dont les effets commencent à se faire sentir même au quotidien : il s’agit d’un sujet périlleux, qui pourrait exploser et se greffer sur le mécontentement dû à la précarité, la diminution des avantages sociaux, la baisse des salaires, le chômage et sous-emploi massif ; face à cela, on ne peut pas continuer à mener une guérilla poussive avec des troupes d’arrière-garde obstinées, réactionnaires et négationnistes, ou en feignant une préoccupation qui se réduit à rien quand il s’agit de porter atteinte aux profits. Il faut trouver un cheval de Troie pour contrôler le terrain. Et voici qu’émerge du néant une fillette dont on dit qu’elle a le syndrome d’Asperger, fille de deux figures de la jet set suédoise, qui, telle une petite Jeanne d’Arc, se tient tous les vendredis devant le Parlement de Stockholm, pour exiger des mesures en faveur de l’environnement, se posant en prophétesse de catastrophes imminentes et destructrices, qui ne sont qu’une banale vulgate du problème, mais qui, justement pour cela, est utile à ceux qui les préparent. Un journaliste français, Marc Reisinger, a voulu l’interviewer, mais il a découvert que Greta n’est pas devant le Parlement tous les vendredis, que, quand elle y va, elle est entourée de nombreux surveillants camouflés au milieu du public, et qu’ils empêchent tout contact direct, en particulier avec les journalistes : si la fillette touche son bonnet ou l’enlève, cela veut dire : « Accourez et débarrassez-moi de ce gêneur » . C’est ce qui est arrivé à Reisinger, qui a même filmé l’intervention d’un garde du corps, d’abord, puis de deux autres.
Est-il possible qu’une fillette qui a parlé à l’ONU et rencontré Mme Merkel – on ne sait d’ailleurs à quel titre, ou justement parce qu’elle n’en a aucun – se trouve assez mal à l’aise face à un journaliste lambda pour se soustraire à ses questions à l’aide de gorilles ? Il est à présumer qu’elle ne sait que réciter un texte par cœur, et que toute question révélerait qu’il n’y a derrière tout cela que du psittacisme.
Il n’empêche qu’en deux mois, grâce à un puissant déploiement médiatico-patronal, Greta est devenue une figure mondiale et qu’avec le slogan des Fridays for Future, le black Friday de la cause de l’environnement, elle est en train de faire naître de nouveaux partis et formations. Demain, la fillette aux gorilles incognito sera même à Rome et, à cette occasion, il y a eu, ces jours derniers, l’assemblée nationale constituante des Fridays for Future, qui s’est tenue à Milan, dans la salle d’honneur de l’Université d’État. Bref, ce slogan, qui pourrait sembler une publicité, et qu’on laisse en anglais parce que les « vendredis pour le futur » rappellent trop des formules comme « les artisans de la qualité » ou « le meilleur de l’homme » [pub controversée des rasoirs Gillette , NdE], s’est subitement incarné en une sorte de mouvement qui, comme il l’admet lui-même explicitement, est « en dehors des partis », ce qui évite naturellement d’affronter en face et concrètement le problème de fond, à savoir la structure économique fondée sur le profit et sur les mécanismes de l’exploitation, qui produit le désastre environnemental. Tout le reste n’est que bavardage. Finalement, il s’agira d’englober un engagement vert occasionnel et local désormais sans référence, pour le neutraliser politiquement sur un plan plus général. Car il ne faut pas se raconter d’histoires : ces gardiens de l’environnement et du climat attendaient-ils vraiment une fillette suédoise du quatrième pouvoir pour se reconnaître et agir ? Et puis, organiser ces assemblées en très peu de temps implique des coûts non négligeables et une organisation, même naissante, qui ne naît pas du néant. Qui a travaillé pour se synchroniser avec Greta, et justement au moment des élections européennes ?
Une des variantes du cheval de Troie est l’armée de terre cuite, mise sur pied pour donner l’impression qu’il y a d’énormes forces en présence. Mais, naturellement, seulement l’impression. En l’occurrence, on veut répandre l’idée qu’il existe une opposition venue d’en bas, qui est toutefois complètement contrôlée par les maîtres potiers ; on fait donc un cadeau à l’adversaire pour qu’il s’escrime dessus des mains et des pieds : Timeo Gretas et dona ferentes.
* Je crains les Greta, même quand elles font des cadeaux, allusion à la phrase « Timeo Danaos et dona ferentes » (« Je crains les Grecs, même quand ils font des cadeaux »), prononcée par Laocoon dans l’Enéide de Virgile, à propos du Cheval de Troie {NdE]
Stefano Bonora
Greta et les … grétins
Un phénomène médiatique doit nous inciter à nous poser des questions sur les raisons de son apparition et de son succès. Surtout s’il porte sur un problème systémique gigantesque comme l’environnement et le changement climatique qui, selon les meilleurs scientifiques, risque de franchir le seuil de non-retour d’ici environ dix ans.
Le post de Stefano Bonora, que nous accueillons ci-dessous, repère quelques-uns des points fondamentaux que tout regard attentif sur le monde devrait repérer. Avec une intention résolument polémique à l’égard de ceux – « de gauche » ou déjà avancés en âge, donc qui portent sur leurs épaules une « présomption d’expérience » – qui ne se posent aucune question et, même, invitent à ne s’en poser aucune.
Quant à nous, il nous semble évident que la critique de ce phénomène médiatique, clairement piloté d’en haut, n’atteint nullement la masse des jeunes qui, à juste titre, ressentent le besoin de se mobiliser « pour faire quelque chose ».
C’est ainsi que fonctionnent, en général, les « armes de distraction massive ».
Il y a un problème réel créé par l’establishment capitaliste et que celui-ci n’a pas la moindre intention de résoudre ? Il suffit de créer une narration édulcorée, qui fasse appel à la « bonne volonté » des décideurs, mais en se gardant bien de les mettre en cause ; de trouver un témoin crédible ou même fantaisiste, de mobiliser (pour de bon) les médias sous contrôle, et voilà, vous aurez des heures de transmission tournées vers les bons sentiments.
Sans jamais faire allusion aux responsabilités des entreprises et des gouvernements, aux profits et au modèle social capitaliste – c’est-à-dire sans jamais effleurer une ombre de solution réelle d’un problème mortel. Au point que les mêmes « puissants » qui devraient se sentir « fustigés » par les discours des « témoins » du moment ou par les manifestations de rue se battent au contraire pour y apparaître dans un selfie.
De cette façon, comme objectif politico- social, on s’efforce de canaliser préventivement toute possible contestation d’ensemble du « système » dans une direction inoffensive, plus « sentimentale » qu’effective. C’est du reste la version actuelle d’un jeu bien connu : l’ennemi quimarche à votre tête pour vous égarer*.
Tout autre raisonnement est le fait de ceux qui participent aux manifestations et aux assemblées du mouvement déclenché autour du « phénomène Greta ». […]
Il faut distinguer désir et réalité, c’est-à-dire ce que nous rêvons et ce qui est. Bien des gens prennent plaisir à rêver la fable de la petite fille qui sort du néant pour apparaître sur le devant de la scène mondiale et qui sauve le monde. Mais la réalité est naturellement autre.
Les choses que dit Greta, on les entend depuis des années, des millions de personnes les ont dites et les disent. Pourtant, elles ne sont pas répercutées par tous les médias du monde (du moins du monde occidental).
Comment se fait-il qu’une fillette suédoise inconnue de quinze ans apparaisse du jour au lendemain dans tous les journaux du monde ? Allez, posez-vous quelques questions.
Les médias, tous les médias, même dans le monde libre occidental, sont des entreprises. Des entreprises qui ont un propriétaire, qui fait écrire et ne pas écrire ce qui correspond à ses intérêts. Moi, je voudrais une Greta qui se déchaînerait contre les scandaleuses inégalités. Elle existe peut-être, mais vous ne le saurez jamais parce que vous ne le verrez jamais dans les journaux ou à la télé.
C’est toujours la même histoire. Toutes les justes causes du monde marchent bien, sauf les seules pour lesquelles est née la gauche en Italie et dans le monde entier et à toutes les époques : la redistribution de la richesse, c’est-à-dire la lutte contre l’inégalité.
Il est ridicule de lire des conneries comme « Greta fustige les puissants du monde à Davos » : non mais, je rêve !!! En outre, toutes les grandes batailles politiques ont été conduites par la lutte, dure, douloureuse, sanglante, non par des appels et des « aimons-nous les uns les autres ». Et pour l’environnement, c’est pareil.
Une véritable lutte contre la pollution et le changement climatique exige un conflit dur avec des intérêts forts, une bataille politique où, pour vaincre, il faut accepter même des sacrifices personnels très durs, il en a toujours été ainsi.
Nous n’allons pas nous raconter que des gens à qui on demande de renoncer à des milliards d’euros de profits sont disposés à le faire comme ça, sans combattre, « pour le bien et le salut public ».
Ça ne marche pas comme ça, ça n’a jamais marché comme ça.
Mais bien sûr, une fillette suédoise de quinze ans ne peut, pour des raisons évidentes, organiser une pensée politique d’une telle portée. La moitié du monde n’adhère pas au protocole de Kyoto, dont le principe fondamental est de réduire les émissions polluantes. Laissons de côté les USA (qui en sont sortis) : des pays qui, hier encore vivaient peu s’en faut dans les cavernes et mangeaient des racines… vous pensez vraiment qu’ils accepteront de renoncer à ce bien-être que nous Occidentaux avons atteint depuis longtemps, et auquel nous ne voulons en aucun cas renoncer, sous prétexte que le climat change ?
Non, le phénomène Greta n’est qu’une gigantesque opération médiatique pour dévier le mécontentement populaire vers des objectifs plus acceptables pour certains intérêts.
*Allusion a une chanson de Claudio Lolli, La socialdemocrazia, qui dit :
Il nemico, marcia, sempre, alla tua testa.
Ma la testa del nemico dove è,
che marcia alla tua testa.
Ma la testa del nemico dove è,
che marcia alla tua testa.
Ma che nebbia, ma che confusione,
che aria di tempesta,
la socialdemocrazia è
un mostro senza testa. 
L’ennemi marche toujours à ta tête.
Mais la tête de l’ennemi où est- elle,
qui marche à ta tête.
Mais la tête de l’ennemi où est- elle,
qui marche à ta tête.
Quel brouillard, quelle confusion,
C’est comme une tempête,
La social-démocratie est
un monstre sans tête. [NdE]
Andrea Zhok
Greta et le problème
La lycéenne suédoise Greta Thunberg est allée parler avec les puissants du monde entier, elle a été filmée, interviewée, médiatiquement glorifiée, les tee-shirts sont déjà disponibles et je suis sûr que livres et biopics sortiront sous peu.
Il semble qu’il y ait un accord unanime global sur l’inéluctable nécessité de résoudre le Grand Problème de la planète : chefs d’État et dirigeants d’importantes multinationales applaudissent Greta et acquiescent, d’un air contrit, à ses paroles de sévère avertissement.
La publicité s’est reformatée (pour la millième fois dans ces dernières années) sur des éléments de discours écologiques.
Les documentaires se succèdent à un rythme frénétique sur les chaînes de TV : partout un torrent de Sauvez-la-tortue-ici et de Sauvez-le-pingouin-là.
Bref, il semble qu’on assiste à une grande marche de l’humanité, tout entière unie et unanime dans la volonté de résoudre le Problème.
Ouais…
Certes, qui pourrait ne pas être d’accord sur la nécessité d’affronter le Grand Problème, décliné dans les termes du « Salut de la planète » ? Qui ? Les Klingons ? Les Reptiliens ? Galactus le Dévoreur de Mondes ?
Le vrai problème, derrière le Grand Problème, c’est que, depuis que le monde est monde, les conflits ne se sont jamais produits sur des thèmes comme « Le Bien doit vaincre », « La Souffrance, c’est mal », « Sauvons l’Humanité » (ou « le Monde », ou « la Nature »).
Je ne doute pas que Churchill, Staline et Hitler se seraient mis d’accord sans aucun problème sur ces objectifs – sans que cela les empêche de chercher, en toute bonne conscience, à s’exterminer mutuellement.
Le problème, derrière chaque Grand Problème présumé, c’est que la représentation abstraite du Bien est toujours, sur un plan pragmatique, insignifiante. Les chemins ne commencent à se séparer qu’après, quand on voit quels intérêts, de qui, et de quelle façon, sont menacés par « la poursuite du Bien ». Tant que personne ne dit mot sur la question de savoir qui devrait commencer à maigrir pour obtenir quels résultats, l’accord règne, pacifique et souverain.
Ceci se vérifie tout particulièrement dans l’actuel système de libéralisme politico-économique, où l’on part de l’idée que, pour tout problème, désastre ou malheur, ce sera le système lui-même qui fournira la solution, en mettant sur le marché un produit ad hoc – relançant ainsi la consommation et les profits dans une magnifique progression infinie.
Ainsi, chaque problème qui se pose, chaque « crise » est, en termes schumpeteriens, une occasion d’innovation, et de croissance ultérieure.
Dommage que tous les problèmes écologiques dont nous parlons soient justement les produits constants de la dynamique schumpeterienne de l’innovation compétitive sans fin, cette innovation qui permet de dépasser les impasses de croissance (la chute tendancielle du taux de profit), s’ingéniant à produire plus et mieux. Cette innovation anarchique et immensément pluraliste, entraînée par la compétition, et glorifiée comme le moteur du progrès et de la croissance, eh ! bien, c’est justement elle le Problème.
Si nous identifions le problème écologique avec un seul de ses aspects (ex : réchauffement global), nous nous dissimulons (peut-être de bonne foi) l’essence de la question, qui n’a rien à voir avec la capacité à répondre, à chaque fois, à un problème spécifique connu, mais avec le fait que, tandis nous en évaluons tranquillement un, nous en produisons en même temps cent autres, encore inconnus.
Tant que dominera une tendance globale à une compétition productive maximum, le processus de destruction de la planète (plus précisément de notre capacité à y vivre) continuera, implacable, tout comme il continue aujourd’hui tandis que, tous réseaux médiatiques confondus, nous célébrons Greta.
Tant que nous n’affrontons pas en face CE problème, nous ne faisons que bavarder, nous amuser, faire de l’infotainment.
Et tout cela, une jeune Suédoise joufflue de seize ans peut très légitimement ne pas le savoir ni le comprendre. Mais tout ce bestiaire d’autorités cyniques et de journalistes expérimentés qui la font parler pour un coût zéro, ceux-là n’ont vraiment aucune excuse.