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Que se passe-t-il au Brésil ? Interview d’Achille Lollo

Contropiano 07/05/2020
Le coronavirus fait des coupes sombres au Brésil, surtout dans les favelas de São Paulo et de Rio de Janeiro où le drame de la mort se généralise, avec une économie en effondrement avancé, avec ses 14 millions de chômeurs et 12 autres millions en attente.

Tradotto da Rosa Llorens
Une situation de plus en plus explosive que le gouvernement de Jair Bolsonaro essaie de minimiser, accroissant la confusion et l’incertitude politique. En effet, le 14 avril, le journal italien La Repubblica annonçait un coup d’État militaire, qui s’est avéré être un canular. Après quoi, le président Bolsonaro, inspiré par Trump, provoquait la Chine, qui suspendait l’achat de 2 millions de tonnes de soja.
Le chaos est aussi politique, surtout au gouvernement, au point que le ministre de la Santé, Henrique Mandetta, a annoncé sur TVGlobo qu’il allait être destitué par le président, qui l’a destitué, de même que le secrétaire juridique de la présidence. Puis ça été au tour du chef de la police fédérale et du puissant ministre de la Justice, le juge Sergio Moro, de faire leurs valises car la cohabitation avec le clan Bolsonaro était devenue impossible. C’est pourquoi CONTROPIANO a interviewé le journaliste Achille Lollo, qui connaît à fond la situation politique et économique du Brésil.
Interview d’Achille Lollo*
CONTROPIANO : Commençons par l’histoire du coup d’État : il s’agit d’un canular ou les militaires voudraient-ils vraiment se libérer de Bolsonaro ?
Achille Lollo : En tant qu’ex-directeur de deux revues brésiliennes, je voudrais dire que cette histoire de coup d’État contre Bolsonaro est un pur et simple canular, créé par le correspondant de « La Repubblica », qui n’a pas su interpréter et encore moins traduire en italien certains passages d’un article publié sur le site DEFESA.NET. En même temps, il y eu une extrême légèreté de la part de l’éditeur international qui a publié ce scoop sans en avoir la confirmation. En effet, il suffisait de téléphoner à la rédaction de n’importe quel journal brésilien, étant donné qu’il y a 5 heures de décalage !!! En tant qu’analyste politique, je peux dire que j’exclus catégoriquement l’hypothèse d’un coup d’État conçu par le Ministre de la Défense, général de l’Armée, Fernando Azevedo e Silva, et mis en œuvre par le nouveau chef de l’État-Major Unifié des Forces Armées (EMCFA), le général d’aviation Raul Botelho.
En fait, le 18 février, le président Bolsonaro a dû licencier, pour incapacité absolue, Onix Lorenzoni, qui avait été récompensé, en tant qu’un de ses fidèles les plus proches, par sa désignation comme Ministre de la Maison Civile – qui est une sorte de Premier Ministre. Bolsonaro aurait voulu placer au poste de Lorenzoni son jeune fils Eduardo, mais les militaires lui conseillèrent de nommer un homme d’expérience comme le général de l’Armée Walter Souza Braga Netto, alors chef de l’EMCFA.
En conséquence, le général Braga Netto, du fait de la gestion catastrophique d’Onix Lorenzoni, et dans l’intention de contenir la crise économique, a aussitôt renforcé son rôle dans le gouvernement, donnant la priorité aux relations aves le pouvoir législatif pour éviter que les propositions de loi présentées par le gouvernement continuent à être recalées.
Il est important de souligner que, dans le gouvernement de Bolsonaro, les militaires sont plus que représentatifs, puisqu’ils ont cinq officiers supérieurs titulaires d’un ministère (Défense, Energie, Mines, Administration Publique et Infrastructures) et 130 autres dans les fonctions de vice-Ministre, secrétaire national, directeur fédéral, administrateur délégué, coordinateur général, etc, etc. Il est donc hors de propos de penser que l’EMCFA aurait ordonné aux cinq commandements régionaux de mobiliser 80 000 soldats pour aller destituer un président qui est un ex-militaire fascisant et faire tomber un gouvernement qui est contrôlé par l’intelligentsia des Forces Armées, surtout maintenant avec la nomination du général Walter Souza Braga Netto !
J’aimerais préciser qu’en Amérique Latine, tous les coups d’État, à l’exception de celui organisé par le général Juan Velasco Alvarado au Pérou en 1968 (1), ont toujours été réalisés contre les gouvernements démocratiques et progressistes, et Bolsonaro n’est certainement ni démocratique, ni, encore moins progressiste !!!
Malgré tout, quelques journaux ont laissé entendre que la démission du ministre de la Santé, Henrique Mandetta, et la tragique évolution du Covid-19 dans une grande partie des États du Brésil auraient rallumé le conflit entre le président Jair Bolsonaro et les militaires, représentés par le vice-président, le général Hamilton Mourão. En pratique, les relations politiques entre le président Bolsonaro et les militaires sont-elles les mêmes qu’en 2018, ou quelque chose a-t-il changé ?
Si on laisse de côté les scoops et fake news, il faut reconnaître qu’entre les militaires et ce qu’au Brésil on appelle « le cabinet de la haine, dirigé par 01, 02 et 03 » – c’est-à-dire l’instance dirigeante représentée par les trois fils de Bolsonaro au Palacio do Planalto (2) – les relations ne sont pas idylliques. En effet, le climat conflictuel qui a commencé à se dessiner dans les derniers mois de 2019 ne vient pas seulement des absurdes positions politiques des trois rejetons ou des gaffes diplomatiques du président Bolsonaro. Le conflit en cours concerne l’avenir institutionnel du Brésil, c’est-à-dire la question de savoir qui pourra remporter les élections présidentielles en 2022.
Sur ce sujet, les positions sont de plus en plus divergentes, puisque pour l’intelligentsia militaire – c’est-à-dire les officiers de grade supérieur -, il est d’une importance capitale de garder inchangé le schéma d’alliances politiques qui, en 2018, a réussi à briser l’hégémonie politique du PT, et à battre son candidat, Fernando Haddad.
De son côté, Bolsonaro, pour rester à la tête de cette alliance – qui va de l’extrême-droite aux modérés de la classe moyenne -, revendique son image historique de leader anti-PT, anti-gay, idole des églises évangéliques et des sous-officiers. Une image que les militaires et surtout la puissante TVGlobo considèrent maintenant comme caduque, étant donné que le taux de popularité de Bolsonaro est tombé à 6%. Mais c’est le journal Folha de São Paulo qui est le plus critique à son égard, rappelant que l’élection de Bolsonaro avait été la résultante émotionnelle d’un pseudo-attentat perpétré par Adélio Bispo de Oliveira, que la Police Fédérale et les juges ont ensuite fait passer pour fou (3). En effet, le « Jornal do Brasil » et surtout « TV Bandeirantes », eux aussi, rappellent que, tout de suite après l’attentat, les trois rejetons ont lancé sur les réseaux sociaux une campagne électorale millionnaire, immédiatement mise sur pied avec l’aide de Steve Bannon.
Pour ces raisons, et aussi du fait du faible niveau politique et culturel montré par Bolsonaro, les militaires sont en train de concevoir un autre scénario politique, qui ne prévoit pas la réélection de Bolsonaro, mais celle d’un candidat capable de donner une nouvelle légitimité politique aux partis de la bourgeoisie et de la classe moyenne, en particulier le PSDB et les DEM – un candidat préparé pour relancer l’économie tout en évitant le conflit de classe. C’est-à-dire un populiste capable de formuler des promesses électorales crédibles, susceptibles de diviser le prolétariat et la classe moyenne brésiliens, en gagnant les sympathies et les votes des secteurs populaires qui votent historiquement pour le PT ou les autres partis du centre-gauche. 
Récemment, le fils du président, Carlos, a durement critiqué le vice-président, le général Hamilton Mourão, pour avoir échangé des tweets avec le gouverneur de l’État de Maranhão, le communiste du PcdoB Flavio Dino ; il déclarait ensuite qu’il était plus facile de dialoguer avec les soldats et les sous-officiers qu’avec les colonels et généraux. En même temps, Bolsonaro se remettait à faire l’éloge de la dictature de 1964 en tant que solution politique. Pourquoi le clan Bolsonaro, père et fils, prend-il aujourd’hui ces accents de plus en plus menaçants ?
En 2008, j’ai interviewé Jair Bolsonaro, alors député fédéral à Brasilia, et, croyant que j’étais le correspondant du Corriere della Sera, il a déversé tellement de conneries que je me suis toujours demandé comment il a pu se faire qu’un individu aussi grossier et sans préparation politique ait été plusieurs fois élu député, puis, même, président. De fait, quand, à l’Assemblée des Nations-Unies, puis lors de la réunion de Davos, Bolsonaro a voulu improviser, s’écartant du discours préparé par son Ministre des Affaires Etrangères, Ernesto Henrique Fraga Araújo, ç’a été un véritable désastre ou, comme on l’a dit au Sénat, « …um autentico vexame » (une véritable humiliation). La vérité, c’est que Bolsonaro a toujours été un député grossier, sans culture et politiquement insignifiant, qui, pendant ses 27 années d’activité parlementaire, a toujours évolué dans ce qu’on appelle le « bas clergé » de la Chambre des Députés », changeant jusqu’à neuf fois de parti et faisant approuver à peine deux projets de loi et un amendement constitutionnel ! Actuellement, il a rompu même avec le petit PSL (Parti Social Libéral) pour lequel il avait été élu président !
Aujourd’hui, 90% de son activité de président et de celle du « Cabinet de la Haine » de ses fils tourne autour du projet du nouveau parti bolsonariste, appelé « Aliança para o Brasil » (Alliance pour le Brésil). Un parti de droite, populiste et fascisant, qui devrait en théorie représenter 25% de l’électorat, et faire élire une centaine de députés et autant de sénateurs, assez pour obliger les gros bonnets de la bourgeoisie et du marché à soutenir la réélection de Bolsonaro en 2022. C’est-à-dire un parti réunissant toutes les composantes anti-PT, anti-gays, les mouvements racistes, les secteurs urbains qui ont peur de la révolte sociale, en particulier les commerçants, auxquels se joindraient le vote du sous-prolétariat des favelas contrôlées par les groupes paramilitaires « Milicias », et celui des croyants fondamentalistes, manipulés par les pasteurs des puissantes églises évangélistes « Assembleia de Deus » et « Igreja Universal do Reino de Deus ». Cette dernière est aussi propriétaire de « TV Record » (4) et de huit radios FM/AM. Avec une telle base électorale, ce parti peut aspirer à être convenablement financé par les industriels liés à l’import-export, par les multinationales et, bien sûr, les latifondistes du Nordeste et des États amazoniens producteurs du soja et des bovins.
Ce projet était aussi bien vu par par le secrétaire d’État des USA, Mike Pompeo qui, avec Donald Trump, avait soutenu l’élection de Bolsonaro en 2018. Mais, depuis le mois de février, la sympathie politique de Pompeo s’est évanouie, du fait des évaluations formulées par les analystes du Département d’État, aussi bien que des informations envoyées par l’ambassadeur US au Brésil, Todd Chapman. En effet, les milieux parlementaires proches des militaires soutiennent que la réélection de Bolsonaro implique un sérieux risque de radicalisation du processus électoral, dans un moment de grave crise économique. Cette situation permettrait au PT et aux partis de centre-gauche de créer un large front populaire anti-crise et surtout anti-Bolsonaro, avec lequel remporter les élections en 2022.
Une telle victoire est la dernière chose que souhaiteraient les USA , car elle permettrait au PT d’imposer de nouveau son hégémonie politique. Mais le leader du mouvement MST, João Pedro Stedile, de même que le vice-président du Parti Démocratique Travailliste (PDL), Ciro Gomes, ont plusieurs fois appelé de leurs vœux ce front populaire.
Si, comme beaucoup le disent, Bolsonaro a été un brillant officier et un théoricien politique des militaires, pourquoi n’est-il pas devenu général ?
Récemment, Luis Makluf, du journal Estadão de São Paulo, a publié le livre « O cadete e o capitão » (Le cadet et le capitaine), qui étudie toute la carrière militaire de Jair Bolsonaro, du début, en 1973, comme cadet de l’Académie Militaire « Agulhas Negras » (Aigles Noirs) à Rezende, jusqu’en 1988, où il est passé dans la réserve avec le grade de capitaine. En réalité, Bolsonaro n’a jamais reçu de distinction militaire, étant donné qu’en dix ans d’activité comme officier, on ne l’a chargé de commander que 3 groupes d’artillerie de campagne.
Ses spécialisations concernaient les cours d’activités physiques de l’Académie Militaire : escalade, cross, plongée, parachutisme, tir. D’où son surnom de « Cavalão » (Grand Cheval), parce que, dans les activités physiques, il était vraiment exceptionnel. Il n’a jamais enseigné la théorie militaire, les techniques de préparation au combat, et, surtout, il n’a jamais suivi les cours supérieurs de tactique et de stratégie. C’est si vrai que l’Intelligentsia militaire n’a jamais invité Bolsonaro aux débats qui se déroulaient au « Club Militar » de Rio de Janeiro. Pas même lorsqu’il fut élu député fédéral ! En réalité, c’est en 1987 que Bolsonaro a conquis une certaine notoriété, lorsque la revue « Veja » publia une interview où il annonçait qu’avec d’autres officiers il allait faire exploser des bombes dans les toilettes de l’Académie pour protester contre la non-augmentation des soldes par le nouveau gouvernement démocratique de José Sarney.
Tout de suite après, en 1988, il quitta l’Armée pour être élu – avec le soutien des paramilitaires « Milicias » (5), des pasteurs évangéliques et des groupes néo-fascistes de la « Baixada Fluminense » (6) -, d’abord député municipal, puis député fédéral en 1990.
Une sombre relation politique, étant donné que Bolsonaro a toujours justifié l’existence des « Milicias » qui, théoriquement, disaient vouloir libérer les favelas des narco-trafiquants, vu l’inefficacité de la police. En fait, les « Milicias » sont apparues en 1986 comme « groupe de sécurité » de quelques favelas, pour ensuite disputer aux « Narcos » le contrôle des points de vente de la cocaïne et de la marijuana dans les grandes favelas de Rio de Janeiro et des villes-dortoirs de l’État du même nom.
Il ne faut pas oublier que 80% des hommes des « Milicias » sont des agents de la Police Civile et de la Police Militaire, qui ont toujours bénéficié d’un soutien voilé de la Police Fédérale, et d’une grande complaisance chez les dirigeants de la Police Civile, de la Police Militaire, et du gouvernement régional lui-même, à quoi s’ajoutait la protection de nombreux hommes politiques régionaux, parmi lesquels le clan des Bolsonaro. Cette situation était sans cesse dénoncée par le député fédéral Marcelo Freixo et la députée municipale du PSOL de Rio de Janeiro, Marielle Franco, qui fut malheureusement mitraillée, le 17 mars 2018 à l’entrée de la favela Maré par un commando des « Milicias.
Avant d’aborder la chronique dramatique de la pandémie brésilienne, pourrais-tu expliquer pourquoi, en 2018, Bolsonaro est passé, en moins de deux mois, de nullité politique à étoile montante de la droite, puis à candidat unique de l’oligarchie latifondiste et de la bourgeoisie brésilienne ?
Pour comprendre cette métamorphose improvisée, il faut revenir un peu en arrière, alors que les stratèges de la bourgeoisie étaient convaincus que le coup d’État blanc contre Dilma Roussef, avec l’impeachment du parlement et l’arrestation, en 2015, des cadres historiques du PT sur ordre du juge de Curitiba, Sergio Moro, sous l’accusation de corruption, désarticulerait le PT et réduirait à néant la candidature de Lula.
Mais cette prévision fut démentie en 2017, alors que les spécialistes du marketing électoral garantissaient la victoire de Lula au premier tour avec 72% des voix. Donc, pour faciliter l’élection de Geraldo Alkimin, le candidat de la coalition formée par le PSDB, et éviter le retour de Lula au « Palacio do Planalto », à Brasilia, eut lieu, en 2017, le deuxième coup d’État blanc – c’est-à-dire l’arrestation et la condamnation de Lula. Malgré cela, les analystes de marketing électoral n’excluaient pas une possible victoire du candidat du PT, Fernando Haddad, au deuxième tour, à cause de l’absentéisme électoral de la classe moyenne, et aussi du rejet total des secteurs populaires à l’égard de Geraldo Alkimin qui, en 2009, avait été Secrétaire au Développement de l’État de São Paulo, puis 35e gouverneur de lÉtat pauliste en 2011.
C’est dans ce contexte de grande incertitude politique que, le 28 février 2018, eut lieu l’attentat contre Jair Bolsonaro, qui, à partir de là, devint le sujet central des médias. En effet, les deux coups de couteau (évidemment non mortels) portés par Adélio Bispo de Oliveira à la fin d’une réunion dans la petite ville de Juiz de Fora, furent aussitôt qualifiés par la Police Fédérale d’ « …action motivée par la haine communiste du PT et du PSOL… » (6) !
Tout de suite après l’attentat, les réseaux sociaux brésiliens furent envahis par un nouveau système de robots qui gérait les réseaux, les alimentant de continuels fake news, qui rappellent la méthodologie utilisée par Steve Bannon dans la campagne électorale de Donald Trump. De fait, Bolsonaro ne fit que quelques déclarations depuis l’hôpital, se refusant ensuite, au deuxième tour, à participer à tous les débats électoraux organisés par les télévisions.
C’est ainsi que les réseaux sociaux réussirent à créer l’image de la victime du communisme et du combattant indomptable contre le PT et la corruption. Dans le même temps, toutes les télévisions, et en particulier « TV Record », d’Edir Macedo, l’évêque évangélique auto-proclamé de l’ « Igreja Universal do Reino de Deus », s’associèrent à la campagne électorale du parti de Bolsonaro, le PSL (7), publiant toutes les fake news qui circulaient sur les réseaux, qualifiant Lula et le PT de bande de vulgaires escrocs communistes, mafieux et accapareurs de fonds publics.
Par contre, Jair Bolsonaro était présenté comme le seul député honnête du Brésil capable d’éradiquer la corruption créée par le PT, le seul en état de promouvoir un saut qualitatif de l’économie, le seul candidat préparé pour revitaliser l’État brésilien, et, surtout, le seul résolu à mettre fin à la délinquance, au narcotrafic et aux gays.
Ce bla-bla envoûta la plus grande partie du Brésil, dès lors fatigué des promesses des partis politiques traditionnels, et surtout déçus par trop d’erreurs commises par la direction du PT, en particulier par Dilma Roussef avec la choix social-libéral dans le deuxième gouvernement de 2013.
Qui dicte aujourd’hui la ligne idéologique dans le nouveau parti bolsonariste « Aliança para o Brasil » et quel type de rapports existe-t-il entre ce parti que tu qualifies de fascisant, l’église évangélique « Igreja Universal do Reino de Deus » et les gros bonnets du marché financier ?
Le gourou politique de Bolsonaro est Olavo de Carvalho (9), le partisan d’un fascisme tropical qui mêle négationnisme quant à l’holocauste et théorie héliocentrique. Il nie l’efficacité des vaccins et le réchauffement climatique global, accusant la Chine d’avoir provoqué le Coronavirus pour attaquer l’Occident. Il se qualifie de « philosophe », (sans avoir fréquenté aucune Université), et affirme à ce titre que les travailleurs, en particulier ceux d’origine africaine, présentent de sérieuses limites cérébrales, raison pour laquelle ils seraient facilement manipulés par « les agents du marxisme ». C’est un partisan ouvert du pinochetisme, c’est-à-dire de la répression pure et dure des travailleurs, sans avoir une idée bien nette de la relation État-Marché. Si c’était le cas, il perdrait le soutien financier qu’il reçoit des fondations financées par les banques et les industries des USA. Depuis 2005, il vit à Richmond, en Virginie, à quelques kilomètres de la Centrale de la CIA, dont il serait, selon certains, un « Senior Consultor », engagé après la victoire électorale de Lula.
Cette relation permet à Bolsonaro de rafler le vote des groupuscules néo-fascistes brésiliens, qui compteraient autour de 300 000 membres. De fait, deux ministres du gouvernement Bolsonaro ont été « disciples » d’Olavo de Carvalho, le Ministre des affaires étrangères, Ernesto Araújo, et celui de l’Education, Ricardo Vélez Rodriguez, récemment remplacé par Abraham Weintraub, « disciple » lui aussi d’Olavo.
Mais il faut dire que l’ « Aliança para o Brasil » ne sera pas, comme beaucoup l’affirment, le nouveau parti fasciste brésilien. C’était peut-être l’idée initiale du fils de Bolsonaro, Eduardo. En réalité, Bolsonaro sait très bien que s’il veut être considéré comme « l’indomptable sauveur de la patrie brésilienne », reconnu comme tel par les gros bonnets du marché, de l’industrie et de l’oligarchie latifondiste, tous profondément libéraux, il ne peut absolument pas évoquer Perón et encore moins se déclarer en faveur de la centralisation étatique. Aujourd’hui, le marché et surtout les banques privées sont la « love story » du gouvernement qui, à travers le ministre de l’Economie Paulo Guedes – un hyper-libéral disciple des Chicago Boys -, a fait cadeau aux banques, dans ses 12 premiers mois de gestion, d’1,216 trillion de réals (c’est-à-dire 16,7% du PNB), tandis que, pour combattre la pandémie, on n’a alloué que 88,2 milliards de réals, c’est-à-dire 7,5% des fonds destinés aux banques !
Le nationalisme exaspéré des tweets de Bolsonaro est pure rhétorique, qui devient une escroquerie idéologique si nous considérons les cadeaux faits au gouvernement des États-Unis et aux multinationales de l’Oncle Sam : en tout premier lieu, la cession « territoriale et infrastructurelle » de la base de lancement des satellites et missiles d’Alcantara, suivie en mars 2019 de la vente à Boeing – pour des cacahuètes – de la division militaire de la prestigieuse industrie aérienne d’État, EMBRAER !
En outre, le racisme bolsonariste offre une double lecture, dans laquelle les éléments dominants sont la manipulation et la propagande politique. En effet, si la question raciale était portée à l’extrême par Bolsonaro, selon les théories du nazi-fascisme européen moderne, une crise profonde éclaterait avec les églises évangéliques, car 80% des croyants et la plus grande partie de leurs pasteurs sont de couleur, noirs, métis ou mulâtres d’origine afro-brésilienne. En même temps, si Bolsonaro choisit d’entrer sur le terrain de la discrimination raciale, comme le fait notre Matteo Salvini ou le Hongrois Viktor Orbán, il court de sérieux risques politiques, puisque 63% des électeurs sont des descendants directs des Afro-Brésiliens, et 30% sont des petits-fils d’émigrants européens, asiatiques ou latino-américains.
Ce contexte social et historique impose une certaine prudence verbale, car ce qu’on appelle la race brésilienne est en réalité un mélange de races. Raison pour laquelle Bolsonaro se contente de surfer sur le racisme homophobe contre les gays, contre les féministes pro-avortement de couleur, pour ensuite se déchaîner contre les Afro-Brésiliens des favelas quand il s’agit de jeunes liés aux « Narcos.
Peu de gens font confiance aux données divulguées par le gouvernement brésilien sur l’évolution dramatique du Covid-19. Les morts se compteraient par milliers. Le système de santé publique est en plein effondrement, tandis que le système privé, destiné aux riches et aux personnes aisées, reçoit des financements fédéraux et publics. Le total des chômeurs avoisinerait les 26 millions. Pourquoi le Brésil, qui a voté à quatre reprises pour Lula et le PT, accepte-t-il maintenant en silence cette situation ?
En réalité, ces 52.796.364 Brésiliens qui ont voté en 2002 pour Lula (61,27% des électeurs) se sont réduits en 2018 à 47.040.906 (44,87%). C’est-à-dire qu’en seize ans, le PT a perdu 5.752.358 votes, ou 16,40% des électeurs. Cette chute s’explique par l’abandon, par l’ancienne et la nouvelle direction du PT et de la confédération syndicale CUT, de sa matrice idéologique historique. C’est-à-dire qu’une ligne politique social-démocrate de gauche à la Willy Brandt a été progressivement remplacée par un social-libéralisme tropical, qui rappelle la désastreuse « Troisième Voie » de l’Anglais Tony Blair, puis celle de Massimo d’Alema.
Aujourd’hui, les favelas de Săo Paolo, de Rio de Janeiro, de Recife, de Salvador, tout comme de nombreuses régions amazoniennes peuplées par des Indiens, sont les centres de la pandémie, parce que les gouvernements du PT n’ont pas réalisé la réforme du système sanitaire public, comme ils l’avaient promis. En réalité, les grands investissements réalisés par les gouvernements du PT pour soutenir les programmes d’assistance sociale ont servi à éviter le conflit de classe et à garantir au capital une paix sociale efficace et lucrative. Malheureusement, on n’a pas fait les réformes structurelles que tout le monde attendait, et qui auraient certainement modifié l’évolution socio-économique du Brésil.
Je pense surtout à la réforme du système sanitaire public, à la réforme urbanistique, à la réforme politique (Nouvelle Constituante), à celle de l’information, et, surtout, à la réforme agraire. Quand il vint ici à Rome pour recevoir le prix de la FAO, Lula lui-même me dit dans une interview : « … Tu sais que les banques et les industries brésiliennes n’ont jamais gagné autant d’argent que pendant mes deux gouvernements, et que maintenant elles se lamentent en disant que la crise, c’est la faute du PT !… » !
Malheureusement, la direction du PT et Lulla lui-même étaient convaincus qu’ils étaient la classe dirigeante acceptée par le marché et les oligarchies brésiliennes. C’est pourquoi ils n’ont pas cru à la trahison de Michel Temer (le vice-président de Dilma Roussef) et au rôle dans la conspiration des USA, pensant, ensuite, qu’ils pourraient circonscrire l’impeachment au Parlement. Lulla était convaincu qu’il serait acquitté lors du deuxième processus d’appel. Au lieu de quoi, ils ont alourdi sa peine, grillant définitivement sa candidature !
Le PT n’a jamais voulu mobiliser les masses et les syndicats et lancer une grève générale contre les abus judiciaires du Tribunal de Curitiba. Ils n’ont pas plus bougé quand le gouvernement Bolsonaro a imposé un programme de réformes libérales pour modifier les normes de travail et les retraites. Lula a toujours dit que Bolsonaro avait été élu constitutionnellement et qu’il fallait donc attendre les élections de 2022 !
Il est évident que, dans la base populaire du parti et parmi les travailleurs en général, ces positions ont été critiquées et considérées comme défaitistes. Surtout maintenant qu’ avec les progrès du Covid-19, la bourgeoisie et les couches moyennes se trouvent dans leurs maisons de campagne ou se soignent dans les cliniques du secteur privé, tandis que les habitants des favelas, des ceintures suburbaines et des cités-dortoirs meurent à un rythme de plus en plus élevé.
Pourquoi le président Bolsonaro, comme son gourou Olavo de Carvalho, s’obstine-t-il à dire qu’il faut combattre le Covid-19 par l’isolement des vieux uniquement, et que l’économie doit repartir pleins gaz ?
Le président Bolsonaro, tout comme Olavo de Carvalho, sont convaincus que la voix du Dieu Marché est la plus importante. Aussi, peu importe que meurent au Brésil 200 000 ou 300 000 personnes, dont 95% sont formés par des habitants pauvres des favelas ou des périphéries insalubres. Malheureusement, ce qui compte le plus, c’est la voix du marché, c’est-à-dire faire repartir à tout prix une économie qui est déjà en crise depuis deux ans.
Officiellement, Bolsonaro rejette la responsabilité de la crise sur la brève paralysie économique provoquée par le Covid-19. En réalité, la crise de l’économie brésilienne est due aux retards structuraux et au modèle d’ « economy commodity » que la banque et la bourgeoisie impérialiste ont imposé au pays avec la complicité des gouvernements du PT.
Par exemple, au mois de mars, les techniciens du Ministère de l’Agriculture et les latifondistes producteurs de soja eux-mêmes ont été incapables de prévoir la formidable augmentation de la production de soja, de sorte qu’aujourd’hui le port de Santos (10) croule pratiquement sous les navires, tandis que la file de camions chargés de soja s’allonge sur près de 30 kilomètres !
Malgré cette situation, le gouvernement Bolsonaro prétend laisser le port de Santos dans un quasi-abandon, pour ensuite, un peu avant les élections, se présenter comme « le divin sauveur » avec une deuxième privatisation. De fait, les compagnies chinoises ont déjà suspendu l’acquisition de 2 millions de tonnes de soja parce que personne ne sait quand le port de Santos recommencera à fonctionner normalement.
En outre, les grands investissements promis par le vice-président des USA Mike Pence sont devenus le sujet favori de tous les humoristes, qui raillent le gouvernement du fait qu’on n’a vu arriver que des broutilles, alors qu’ont augmenté les exportations des gains des filiales des multinationales vers les sociétés-mères étatsuniennes ou les paradis fiscaux des Caraïbes.
La compagnie pétrolière PETROBRAS a été contrainte par le ministre de l’économie Paulo Guedes et par le président lui-même de racheter ses gisements pétroliers off-shore du « Pré-Sal », parce qu’aucune grande entreprise étatsunienne ne s’est présentée aux enchères organisées par le gouvernement. Sans oublier que, pendant les gouvernements du PT, le Venezuela de Chaves était, pour l’importance, le dixième pays importateur avec un volume d’affaires de 5,13 milliards de dollars (2008). Tandis qu’aujourd’hui, après les « faveurs diplomatiques » que les gouvernements de Michel Temer et de Jair Bolsonaro ont accordées d’abord à Obama puis à Trump, les relations économiques avec le Venezuela sont tombées à seulement 210 millions de dollars !
La vérité, c’est que la crise économique a commencé en 2016, et s’est étendue en 2018, laissant attendre la chute du Brésil dans l’abîme du « default ». L’arrivée du Covid-19 a permis au gouvernement et aux entrepreneurs de l’industrie de masquer cette crise, en en rejetant la responsabilité sur le virus, étant donné que, selon l’IBGE, au premier trimestre 20120, le chômage des travailleurs avec contrat régulier passait de 11,3 à 14,2%, tandis que les licenciements de travailleurs informels (travail au noir) explosaient dans tous les secteurs avec plus de dix millions de travailleurs licenciés, 4 autres suspendus temporairement, et 3 millions renvoyés chez eux en vacances anticipées.
Avant la pandémie, le gouvernement avait satisfait les industriels avec la réduction des salaires. Maintenant, pour éviter les grèves et les mobilisations des mouvements populaires devant les usines, il a imposé une réouverture totale, rêvant de faire repartir l’économie. Cette décision sera un suicide pour des millions de travailleurs, mais il pèsera très lourd sur l’avenir du gouvernement de Jair Bolsonaro !
*Achille Lollo a été directeur du journal brésilien « Nação Brasil», puis des revues « Conjuntura Internacional » et « Critica Social » ; commentateur politique et correspondant du journal « Brasil De fato ». Il est actuellement analyste de politique internationale dans divers programmes de télé sur des médias sociaux.
Notes
1 – Le 3 octobre 1968, le général Juan Velasco Alvarado organisa, à la suite du scandale de l’Acte de Talara [un accord du gouvernement péruvien avec l’ International Petroleum Company, qui favorisait cette dernière], un coup d’État contre le gouvernement conservateur de Fernando Belaunde Terry, formant un gouvernement qui voulait promouvoir « l’autogestion socialiste », et, par conséquent, réduire le pouvoir des latifondistes et des multinationales étatsuniennes.
2- Le Palacio do Planalto se trouve dans la capitale Brasilia et abrite les bureaux de la Présidence et du Ministre de la Maison Civile, qui est une sorte de premier ministre.
3 – Le juge fédéral Dalton Igor Corrado a récemment autorisé le transfert de sa prison d’Adélio Bispo de Oliveira pour être soumis à un traitement psychiatrique.
4 – En 1989, Emir Macedo, évêque auto-proclamé de l’église évangélique « Igreja Universal do Reino de Deus », s’est approprié le trésor de l’église pour acheter « TV Record », qui était en faillite, dont sa femme et lui sont devenus les seuls propriétaires.
5 – En 1970, dans la favela Rio das Pedras, naquit le premier « Grupo de Segurança » (Groupe de Sécurité), organisé par des commerçants pour se défendre des narco-trafiquants. Ces groupes furent rapidement infiltrés par les agents de la Policia Civil (police civile), de la Policia Militar (police militarisée [sections mobiles de la police d’État, équivalent des CRS], ainsi que de nombreux pompiers, qui commencèrent à « vendre » la « protection » dans les favelas. L’organisation des « Milicias » devint en peu de temps un véritable clan mafieux, qui exige le « pizzo » [son pourcentage] sur toute activité légale et illégale, en particulier la prostitution, la vente d’armes et le recel. Lorsqu’elles eurent atteint une certaine importance numérique et de nombreuses complicités politiques, les « Milicias » déchaînèrent la guerre contre les Narcos, pour obtenir d’abord le contrôle des principaux points de vente de la cocaïne et de la marijuana, puis pour se substituer à eux dans l’importation de la drogue, négociant directement avec les cartels colombiens et ceux du Paraguay.
6 – La Baixada Fluminense est la grande région de l’État de Rio de Janeiro où se concentrent les cités-dortoirs (Nilopolis, Niteroi, Caxias, Bangù, etc), avec environ 18,6 millions d’habitants.
7 – Au départ, la Police Fédérale dit qu’Adélio Bispo de Oliveira était un militant du PT. Puis il y eut le premier démenti, et ils dirent que c’était un activiste du PSOL (Parti Socialisme et Liberté), qui s’était détaché du PT en 2003. Par la suite, l’auteur de l’attentat lui-même dit qu’il n’avait pas de relations avec le PSOL. A la fin, les juges et la Police Fédérale le considérèrent comme un fou qui avait organisé seul l’attentat, et donc « injugeable ».
8 – PSL : Parti Social Libéral
9 – Olavo de Carvalho, écrivain conservateur, férocement anti-communiste. Il diffuse ses thèses sur Internet à partir des USA, où il vit maintenant depuis 2005. Entre autres absurdités, il soutient que Pepsi utilise comme édulcorant des cellules de fœtus avortés, que la légalisation du mariage gay mène à la légalisation de la pédophilie, que les désastres naturels comme l’ouragan Katrina et le tremblement de terre d’Haïti sont des punitions divines pour les pratiques religieuses des descendants d’esclaves africains.
10 – Le port de Santos, sur la côte de l’État de São Paulo, est le principal port brésilien spécialisé dans l’exportation des céréales et du sucre.