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Les Palestiniens prisonniers d’un « écosystème de guerre »

Mark
Zeitoun, Ghassan Abu Sitta, The Conversation, 16 mai 2018

Les
ressources en eau de Gaza ont de tout temps attiré les convoitises. Chaque
armée, quittant ou entrant dans le désert du Sinaï, que ce soit les
Babyloniens, Alexandre le Grand, les Ottomans, ou encore les Britanniques,
a cherché à s’y approvisionner. Cependant, l’eau gazaouie attire aujourd’hui
l’attention sur une situation échappant à tout contrôle.
Une jeune
Palestinienne rentrant chez elle dans le camp de réfugiés Al-Shati de la ville
de Gaza. Mohammed Abed/AFP

Des
attaques israéliennes à répétition et la fermeture des frontières
palestiniennes par Israël et l’Égypte ont en effet laissé le territoire
palestinien incapable de traiter correctement ses eaux ou ses déchets. Chaque
goutte d’eau consommée à Gaza, chaque chasse d’eau actionnée ou chaque
antibiotique absorbé s’en retourne à l’état dégradé dans l’environnement.

Lorsque
quelqu’un tire la chasse dans un hôpital, l’eau non traitée s’infiltre dans
l’aquifère à travers le sable. Elle y rejoint l’eau des fermes contenant des
pesticides, celle polluée par les métaux lourds de l’industrie ou encore celle
salée en provenance de l’océan. C’est cette même eau qui est ensuite repompée
dans des puits municipaux ou privés, à laquelle s’ajoute une infime part d’eau
douce achetée en Israël. Le tout s’écoule du robinet des habitants de Gaza.
Il en
résulte une contamination générale de l’eau potable, devenue en grande partie impropre à la
consommation
 : 90 % de cette eau dépasse les directives de
l’Organisation mondiale de la santé (OMS) concernant la salinité et les
chlorures.
Et
l’émergence de « super-virus » n’a fait qu’aggraver ces conditions.
Ces organismes ont en effet développé des multirésistances, conséquence de la prescription
abusive d’antibiotiques
par des médecins souvent désarmés face à la
multiplication des affrontements et des blessés. Dans un tel contexte, les
blessures fragilisent un peu plus les populations. Et l’accès non garanti à
l’eau potable permet aux infections de se répandre plus
vite
, aux microbes de devenir plus forts, entraînant une
prescription accrue d’antibiotiques, et laissant les victimes toujours un peu
plus affaiblies.
Approvisionnement
en eau au camp de réfugiés de Khan Younès, au sud de Gaza. Mohammed Saber/EPA

Il en
résulte ce que l’on appelle un « environnement toxique » ou encore un
« écosystème
de la guerre »
 ; le cycle de l’eau nocif n’en constituant
qu’une partie. Le terme d’écosystème renvoie à l’interaction de tous les êtres
vivants avec les ressources naturelles qui les soutiennent.

Or les
sanctions, les barrages et l’état de guerre permanent que connaît Gaza ont des
répercussions sur tout ce dont ses habitants ont besoin pour vivre ; la
contamination de l’eau, la pollution de l’air, la perte de fertilité du sol et
la mort du bétail à la suite de
maladies
en témoignent. Et si certains Gazaouis échappent par chance
aux bombes ou aux tirs de sniper, ils ne peuvent fuir leur écosystème.
Les
chirurgiens de guerre, les anthropologues médicaux et les ingénieurs
hydrauliciens – dont nous faisons partie – en ont été témoins lors de conflits
armés ou d’application de sanctions économiques
. Le système
d’approvisionnement en eau à Bassorah
(Irak) a ainsi connu un sort identique ; de même que l’ensemble des
systèmes de santé en Irak
et en Syrie.
De telles situations doivent être mieux gérées.
De l’eau…
pour certains
L’eau
potable est pourtant bien présente à proximité de Gaza et pourrait permettre
d’améliorer cette situation.
À
quelques centaines de mètres de la frontière, des fermes israéliennes utilisent
de l’eau potable, pompée à partir du lac de Tibériade (la mer de Galilée), afin
de faire pousser des plantes destinées aux supermarchés européens. Le lac étant
situé à environ 200 km au nord, à 200 mètres en dessous du niveau de
la mer, une grande quantité d’énergie est nécessaire pour puiser toute cette
eau. Or les Libanais, les Jordaniens, les Syriens et les Palestiniens (en
Cisjordanie) convoitent cette ressource, chacun cherchant à faire valoir son
droit sur le bassin du fleuve
Jourdain
.
La ville
de Gaza d’un côté de la frontière, des fermes israéliennes sur l’autre. Google
Maps
Aujourd’hui,
Israël dessale une telle quantité d’eau de mer que l’offre dépasse désormais la
demande pour les municipalités du pays. Le surplus d’eau dessalée est utilisé
pour irriguer les cultures ; la compagnie israélienne des eaux envisage
même de l’utiliser pour réapprovisionner
le lac de Tibériade – un cycle de l’eau aussi curieux qu’irrationnel, l’eau du
lac continuant à être pompée pour alimenter le désert !

La
quantité d’eau traitée en Israël est si importante que certains ingénieurs
n’hésitent pas à affirmer
qu’« aujourd’hui, aucun Israélien ne connaît de pénurie d’eau ».
Il en va
tout autrement pour les Palestiniens, et en particulier ceux n’habitant pas à
Gaza. Ici, les populations ont recours à des filtres, des chaudières, ou encore
des unités de dessalement placées sous les éviers ou dans les quartiers :
autant de dispositifs ingénieux pour tenter de traiter l’eau.
Mais ces
approvisionnements non réglementés sont bien souvent contaminés par des germes,
conduisant notamment à la prescription élevée d’antibiotiques auprès des
enfants ; ce qui alimente, on l’a vu, le cercle vicieux de l’eau polluée,
médicaments et super-virus. Les médecins, les infirmiers et les équipes
d’entretien des eaux tentent l’impossible avec un équipement médical réduit.
Les
conséquences pour tous ceux qui s’investissent dans des projets
hydriques et sanitaires
à Gaza, constamment menacés de destruction,
sont claires. Si fournir davantage d’ambulances ou de camions-citernes peut
devenir une solution lors de conflits particulièrement graves, il ne s’agit là
que d’une réponse temporaire. Cela améliorera bien sûr les choses durant une
courte période, mais tôt ou tard Gaza aura recours à la dernière génération
d’antibiotiques, et devra alors faire face à de super bactéries en téflon.
Face à
cette situation, ceux finançant les programmes humanitaires doivent plutôt
prendre en considération cet « écosystème de la guerre » et ses
ramifications. Ce qui signifie former plus de médecins et d’infirmiers, fournir
davantage de soins et soutenir les infrastructures de service de santé et
d’eau. Plus important encore, ils doivent intégrer à leurs stratégies de
développement un soutien politique pour protéger leurs investissements,
pourquoi pas en exigeant de ceux qui détruisent ces infrastructures des
réparations.
Mais il
existe un message encore plus fort : nos travaux montrent que la guerre ne
se réduit ni aux armées ni aux manœuvres géopolitiques. Elle étend son emprise
sur tous les écosystèmes. Si l’idéologie déshumanisante alimentant le conflit
au Proche-Orient était enfin mise à mal et que l’excès d’eau servait à
approvisionner les communautés plutôt que les lacs, alors les blessures
répétées dont souffrent les habitants de Gaza pourraient peut-être se
refermer ; et tous les Palestiniens pourraient alors vivre dans un
écosystème assaini.