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Comment l’Europe autorise ses garde-côtes à ouvrir le feu sur des bateaux de réfugiés

3 Octobre 2016

Rien ne sera donc épargné aux réfugiés qui bravent la mer pour fuir les tragédies en cours en Afrique et au Moyen-Orient. Pas même l’infamie. Dans les bras de mer qui séparent les îles grecques des côtes turques, les garde-côtes grecs et européens n’hésitent pas à faire usage de leurs armes à feu pour arraisonner les bateaux transportant des réfugiés, au risque de blesser voire de tuer certains d’entre-eux. Le tout, avec la bénédiction tacite de Frontex, l’agence européenne des frontières, dont les pouvoirs ne cessent de s’étendre. Une enquête du magazine états-unien The Intercept, traduite de l’anglais par Basta !.

Il y a deux ans, à bord d’un bateau de contrebande parti de Turquie, Rawan, 19 ans, a vu les autres passagers paniquer lorsqu’un vaisseau de garde-côtes grecs a commencé à s’approcher en tournant autour d’eux. Rawan a d’abord entendu deux coups de feu provenant de la patrouille. Craignant d’être arrêté, le conducteur du bateau, un pêcheur turc, a fait demi-tour pour fuir vers la Turquie. Puis Rawan a entendu des coups de feu supplémentaires. Lorsqu’une balle l’a atteinte au bas du dos, tout d’abord elle n’a rien senti. Ensuite, se souvient-elle, cela a été comme un incendie.

Le mari de Rawan avait rejoint l’Allemagne un an plus tôt. Tous deux avaient décidé de quitter Damas, la capitale syrienne, leur ville natale. Rawan et douze autres Syriens se dirigeaient vers la petite île grecque de Chios, dans un petit bateau en fibre de verre, bien plus rapide que les canots pneumatiques utilisés par la plupart des réfugiés pour effectuer la traversée depuis les côtes turques, à huit kilomètres de là.

Avant les coups de feu, Rawan avait entendu quelqu’un crier « Stop ! » dans un haut-parleur, depuis le vaisseau des garde-côtes. Elle était avec quatre autres personnes dans le compartiment avant du bateau ; les autres étaient assis à l’arrière, près du moteur. Son beau-père, Adnan Akil, a lui aussi été atteint d’une balle dans le bas du dos. Et Amjad A., un autre réfugié syrien qui a demandé que ne soient dévoilés que son prénom et l’initiale de son nom, a été touché à l’épaule.

Sur le bateau, 16 impacts de balles

Akil déclare se souvenir parfaitement de l’enchaînement d’événements qui a mené aux coups de feu. Un officier était armé d’un pistolet, l’autre avait un pistolet-mitrailleur. Akil, Rawan et d’autres témoins se rappellent avoir entendu un officier tirer par à-coups. « Nous hurlions au conducteur de s’arrêter », se souvient Braa Abosaleh, un autre réfugié syrien qui était à bord ce jour-là.

Voyant que le conducteur ne s’arrêtait pas, les garde-côtes leur ont foncé dedans depuis l’arrière. Selon Akil et Rawan, le pêcheur a alors coupé les moteurs, en faisant semblant de se rendre. Mais lorsque les officiers ont baissé leurs armes et se sont approchés, il a relancé le bateau, en tournant la proue vers la Turquie. Cette fois, les garde-côtes ont tiré directement sur le bateau en fuite.

Après ces nouveaux coups de feu, le conducteur a fini par s’arrêter. De sa position juste à l’extérieur du compartiment avant, Abosaleh a vu un officier des garde-côtes passer dans leur bateau et en venir aux mains avec le conducteur. Il témoigne avoir vu l’officier frapper le pêcheur avec la crosse de son pistolet avant de lui passer les menottes – un témoignage que confirme Rawan. Les blessés ont été transportés à l’hôpital, et le reste des réfugiés emmenés dans un hôtel de Chios pour y être interrogés.